Philippe Sterlingot : « D’ici 10 ans, l’ostéopathie va devenir une approche thérapeutique centrale en France »

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20 juin 2017
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Philippe Sterlingot : « D’ici 10 ans, l’ostéopathie va devenir une approche thérapeutique centrale en France »

Philippe Sterlingot, président du syndicat français des ostéopathes (SFDO).

Philippe Sterlingot, président du syndicat français des ostéopathes (SFDO), évoque pour Diplomeo l’évolution de la profession d’ostéopathe ces dernières années. Formation des jeunes ostéopathes, qualité des écoles d’ostéopathie françaises, avenir de la profession : une interview sans langue de bois.

L’ostéopathie s’est beaucoup développée ces dernières années en France. Comment expliquez-vous cette forte progression ?

Elle est multifactorielle. L’ostéopathie était complètement illégale jusqu’en 2002 et a été reconnue par la loi Kouchner. Puis, une série de décrets en 2007 et 2014 ont réglementé la profession et modifié les conditions de formation, ce qui a participé au développement de l’ostéopathie dans l’Hexagone. La France est le pays au monde où l’ostéopathie a le plus de succès. De récents sondages montrent que 60 % des Français ont consulté un ostéopathe au cours des cinq dernières années, et 27 % l’année précédant le sondage. Cela démontre la très forte adhésion du public.

Plusieurs facteurs expliquent ce développement. En premier lieu, l’offre de soin en ostéopathie a augmenté. On comptait autour de 10 000 ostéopathes en France en 2007. Aujourd’hui, on en dénombre près de 28 000, et nous atteindrons bientôt les 30 000, même si ces chiffres sont approximatifs puisque le fichier regroupant tous les ostéopathes est de moins en moins fiable au fil du temps (il ne prend que peu en compte les cessations d’activité). Les jeunes ostéopathes, lorsqu’ils s’installent, vont à la rencontre du public. Et l’offre génère le besoin.

« Les ostéopathes n’hésitent pas à s’installer où il n’y a pas de médecin. »

Puis, les mutuelles prennent de plus en plus en charge les consultations d’ostéopathie pour leurs assurés. On peut considérer que 70 % des patients qui consultent en ostéopathie bénéficie d’une prise en charge à raison de deux ou trois consultations annuelles. Cette prise en charge des honoraires, bien que le plus souvent partielle, a très clairement accompagné la croissance de la profession.

Enfin, on observe des évolutions contextuelles. Parmi elles, le besoin du public de bénéficier de soins qui ne fassent pas appel aux médicaments. Mais aussi, une culture émerge : on tend à se détacher du symptôme pour comprendre que celui-ci n’est le plus souvent qu’une partie d’un désordre plus global. Enfin, la désertification médicale joue également un rôle : les ostéopathes n’hésitent pas à s’installer là où il n’y a pas de médecin.

Nous avons fait le choix de considérer l’avenir de la profession passerait par un haut degré de satisfaction du public et nous avons œuvré pour une élévation du niveau de formation. Aujourd’hui, cette stratégie de long terme porte ses fruits.

Les écoles d’ostéopathie sont une trentaine sur le marché. Quels conseils donneriez-vous aux étudiants pour choisir leur école ?

La réforme de la formation introduite par la ministre de la Santé, Marisol Touraine, fin 2014, a eu comme effet d’entraîner des fusions et des regroupements d’écoles. L’offre de formation permet aujourd’hui de former autant d’ostéopathes qu’avant la réforme au sein d’un nombre moins important d’établissements de formation.

Toutefois, notre pays compte toujours beaucoup d’écoles et l’offre de formation n’est malheureusement pas encore harmonisée d’un point de vue qualitatif. Pour obtenir l’agrément du ministère de la Santé, l’école doit produire un dossier très complet à l’administration. Mais comme ce dossier est déclaratif et qu’aujourd’hui aucun contrôle sur site n’est réalisé, il n’est pas certain que toutes les informations fournies dans le dossier d’agrément soient parfaitement exactes… Sur les 31 écoles d’ostéopathie agréées par le ministère de la santé, une quinzaine d’entre elles présentent   le niveau requis.

« Les écoles sérieuses sont engagées dans des démarches scientifiques. »

Pour apprécier si les écoles sont au niveau requis, il est possible de croiser quelques éléments objectifs. En premier lieu l’établissement doit disposer d’une certification RNCP de niveau 1. Elle doit également être engagée dans le programme Erasmus, disposer de partenariats internationaux. Par ailleurs, les écoles sérieuses sont également engagées dans des démarches scientifiques et disposer de départements recherche. Ces trois éléments sont très importants car ils témoignent de d’une structuration aboutie de l’établissement. Aucun de ces éléments pris isolément n’est suffisant, mais si une école présente ces trois critères, elle témoigne d’un véritable professionnalisme.

Autre élément très important : l’école doit être adossée à une clinique d’application, qui doit être réelle et assurer un nombre important de consultations (entre 10 000 et 20 000 selon la taille de l’établissement). L’étudiant ne doit pas hésiter à aller la visiter. Dispose-t-elle de véritables salles de consultation ? D’un secrétariat ? Ces éléments sont accessibles. Il peut même faire le patient mystère : prendre rendez-vous à la clinique, se faire soigner et observer le fonctionnement de la clinique. Ce n’est pas inutile d’aller vérifier le sérieux de la formation pratique clinique et de contrôler si les étudiants sont correctement encadrés au cours de cette dimension très importante de la formation.

Qu’est-ce qui manque aux écoles qui ne sont pas au niveau ?

La qualité d’une école est fondée sur des éléments subjectifs et des éléments objectifs. Parmi les éléments subjectifs, on doit retenir la qualité pédagogique, la diversité de l’équipe et son ancienneté, ainsi que la maîtrise pédagogique du staff encadrant.

Parmi les éléments objectifs, le respect du référentiel de formation est central, ainsi que la qualité des locaux, le management, et la capacité de l’école à organiser une formation pratique clinique avec la prise en charge de patients au cours de la formation. Ce dernier point pêche dans beaucoup d’écoles.

Il y a deux ans, le ministère de la Santé a changé les critères d’attribution de l’agrément des écoles d’ostéopathie. La réforme est-elle allée assez loin ?

Oui, mais il manque un dispositif de contrôle sur site. Lors de la réforme, l’administration s’était engagée à ce que l’IGAS (Inspection générale des affaires sociales) réalise des contrôles sur site. Le cabinet de santé a fait un arbitrage contraire à l’automne dernier. Cette absence de contrôle a amoindri l’effet de la réforme.

En outre, les écoles qui n’avaient pas obtenu l’agrément en juillet 2015 ont engagé un contentieux massif contre les décisions de rejet d’agrément. Malgré une défense remarquable de l’administration face à ces contentieux, le Conseil d’État a rendu une décision extrêmement surprenante en août 2015 : il a considéré que le fait qu’un établissement de formation ne respecte pas certains critères exigés pour l’agrément ne pouvait être suffisant pour fonder un rejet de la demande. A la suite de cette décision la plupart des autres écoles ont mis à profit cette décision et obtenu leur agrément.

« Nous avons lancé un référentiel qui permettra aux écoles de se mesurer à la réglementation. »

Que faudrait-il faire pour que la réforme initiale soit appliquée ?

Un contrôle sur site reste nécessaire, sujet dont la profession s’en empare. Nous ne sommes pas restés inactifs et avons lancé un référentiel qui permettra aux écoles de se mesurer à la réglementation grâce à l’audit réalisé par une tierce partie assermentée. Pour l’étudiant potentiel, il sera possible dans quelques mois d’opérer une distinction entre les écoles qui ont accepté l’audit externe et celles qui ne l’ont pas fait. Il pourra alors prendre sa décision en tenant compte de cette réalité.

Il y a de plus en plus de jeunes ostéopathes. Y a-t-il un risque pour que, d’ici quelques années, les diplômés aient de plus en plus de mal à trouver leur patientèle ?

C’est un risque qui est évoqué depuis dix ans. Ma conviction est qu’avec une formation dont le niveau se relève, la profession dispose encore d’une marge de progression. Avec des praticiens bien formés, les domaines d’application de l’ostéopathie vont de plus en plus s’élargir. Aujourd’hui, les patients consultent l’ostéopathe en majorité pour des douleurs musculo-squelettique. Toutefois l’ostéopathie peut soigner beaucoup plus de troubles, ce que les patients ne savent pas toujours. Avec la professionnalisation du métier, le public prendra conscience qu’il peut aller voir un ostéopathe pour des conditions cliniques plus vastes. Je suis convaincu que le taux de recours à l’ostéopathie va continuer à augmenter. D’ici 10-15 ans, l’ostéopathie va devenir une médecine centrale en France.

« S’installer en tant qu’ostéopathe, c’est simple. Il vous fait un local, une table, un bureau et un ordinateur. »

Un jeune diplômé d’école d’ostéopathie s’intègre-t-il facilement sur le marché de l’emploi ?

Oui. Il peut devenir collaborateur libéral, remplaçant ou créer sa propre activité. De plus en plus de clubs sportifs s’ouvrent aux ostéopathes, et le salariat s’étendra progressivement dans les cliniques privées et à l’hôpital public. Puis, on voit des jeunes qui créent des activités en entreprise. Reste enfin l’enseignement : près de 1500 ostéopathes sont enseignants à temps partiel dans les écoles d’ostéopathie.

Pour l’instant, la recherche scientifique demeure limitée, car l’ostéopathie ne bénéficie pas de beaucoup de financement sur ce secteur, en dehors de quelques budgets publics.

Quelles sont les principales difficultés que rencontrent les jeunes diplômés d’écoles d’ostéopathie à leur arrivée dans le monde du travail ?

S’installer en tant qu’ostéopathe, c’est simple. Il faut un local, une table, un bureau et un ordinateur. Le ticket d’entrée n’est pas élevé. Mais la principale difficulté, lorsque les jeunes diplômés créent leur activité, demeure, comme toutes les professions libérales dont les actes ne sont pas pris en charge par la sécurité sociale (avocats, architectes, etc.) de traverser les premières années.

« Beaucoup d’écoles ont été agréées au tapis vert »

L’ostéopathie fonctionne encore beaucoup sur le bouche-à-oreille, ce qui représente une véritable difficulté pour un début d’activité. Il est nécessaire d’avoir soigné suffisamment de patients pour qu’ils parlent de leur ostéopathe à leurs proches, et il celui-ci doit disposer de contacts dans le milieu médical et paramédical pour que d’autres professionnels le recommandent.

L’enjeu est également d’accepter de prendre en charge la souffrance des autres. C’est une autre difficulté du métier.

Pensez-vous que dans les années à venir, de nouvelles écoles d’ostéopathie vont voir le jour, ou au contraire, comme depuis la réforme de 2014, que leur nombre va continuer à se réduire ?

Le nombre d’écoles va probablement continuer à diminuer. Beaucoup d’établissements ont été agréés au tapis vert alors qu’elles ne respectaient pas tous les critères exigés par la réglementation. En 2019, toutes les écoles devront à nouveau demander un agrément (celui-ci est délivré pour 5 ans), et dans la mesure où elles fonctionneront avec cinq promotions sous le nouveau régime issu de la réforme de 2014, elles devront démontrer qu’elles respectent la réglementation avec des éléments probants et non des engagements sur l’avenir. Puis, le modèle économique issu de la réforme n’est pas extrêmement excédentaire : une école bien gérée pourra continuer son activité, alors qu’une école moyennement gérée rencontrera plus facilement des difficultés économiques. Certaines d’entre elles ne seront donc pas en mesure de survivre économiquement en respectant la réglementation.

 

Propos recueillis par Wally Bordas.

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